Faut-il respecter la réalité historique dans un roman ?


Comment écrire un livre ? / dimanche 2 mai 2021

En tant qu’autrice, chaque œuvre lue est l’occasion de mener une réflexion plus générale sur l’écriture. En terminant le très immersif roman de Philippe Cavalier, Les 9 noms du Soleil, racontant les aventures de l’Athénien Xénophon, héros de l’Antiquité, j’ai repensé longuement à la préface où l’auteur semble s’excuser de ne pas avoir respecté toute la réalité historique. Il suffit de lire les critiques de certains lecteurs lui reprochant d’avoir pris des libertés pour comprendre pourquoi il a ressenti le besoin de se justifier dans l’introduction de son livre. Mais, après tout, pourquoi faudrait-il absolument respecter les faits historiques dans un roman de fiction ?

La responsabilité de l’auteur

Lorsqu’un lecteur aborde un roman ou un film historique, il s’attend à ce qu’une certaine véracité émane de l’œuvre. Bien sûr, en fonction du sujet, il se doutera qu’une partie, plus ou moins grande, sera romancée. Par exemple, tout le monde sait qu’il y a énormément de fiction dans un film comme Gladiator de Ridley Scott.

Cependant, le lecteur ou spectateur ne sait pas exactement distinguer les éléments réels de la pure fiction. Malgré tout, son esprit sera imprégné de ce qu’il a lu ou vu pour construire sa représentation du passé. Si je reprends mon exemple de Gladiator, peut-être pensera-t-il que les combats dans les arènes se déroulaient exactement de la façon décrite dans le film. C’est ainsi que beaucoup de gens se représentent encore les paysages de l’Ouest américain à partir ceux vus dans les westerns spaghettis tournés… en Espagne.

Sans compter, que dans le fond, le lecteur espèrera toujours que les aventures extraordinaires qu’on lui conte sont vraies, puisque c’est tout l’intérêt d’une fiction historique : découvrir les faits les plus passionnants de notre passé.

Ainsi, l’auteur a une certaine responsabilité lorsqu’il choisit d’écrire de l’historique. Son œuvre impactera forcément l’imaginaire que le lecteur se construira autour de l’époque qui sert de cadre à l’intrigue.

C’est là que les ennuis commencent…

À la question posée par cet article, vous allez donc me dire que la réponse est oui. L’auteur a le devoir absolu de se conformer à l’Histoire avec un grand H. Cependant, tout n’est pas si simple.

D’une part, plus la période est reculée, moins on dispose de certitudes sur les faits et la vie quotidienne de l’époque. Je me suis beaucoup intéressée à l’Empire romain pour un roman et j’ai dû faire face à certains constats :

  • Les historiens de l’époque ont parfois romancé ou exagéré les événements. S’ils n’aimaient pas un empereur, ils pouvaient inventer des faits complètement extravagants. Même si l’analyse des historiens permet de relativiser, il est difficile de connaître exactement les faits. J’ai décidé de placer mon roman sous le règne de l’empereur très controversé Héliogabale. À sa mort, on a carrément cherché à effacer les traces de son règne et on l’a décrit comme un fou.
  • Il manque des traces détaillant la vie de tous les jours de la population. On dispose souvent de documents montrant partiellement le quotidien des classes aisées. Par exemple, j’ai fait des recherches sur la gastronomie romaine et j’en ai conclu qu’on savait surtout comment se nourrissaient les riches.
  • Les lieux sont parfois des ruines ou n’existent plus. On ne sait plus forcément à quoi il ressemblait. De nombreux bâtiments de la Rome antique ont été détruits par le temps.

De quoi poser des difficultés pour connaître la « Grande Histoire » et la vie des petites gens. Même pour les périodes les mieux documentées ou les plus récentes, il reste toujours des zones d’ombre. On ignore parfois ce qui a motivé certains des gestes des plus grands personnages de l’Histoire.

D’autre part, même si l’on dit souvent que la réalité dépasse la fiction, on se rend compte, lorsqu’on est auteur, que ce n’est pas toujours le cas :

  • L’enchaînement des événements est trop lent (il se passe des années) alors qu’on aurait besoin d’une accélération pour captiver le lecteur (et qu’on n’a pas envie de faire vieillir son personnage principal).
  • Certains passages de la réalité historique manquent de dramaturgie. En résumé, ils vont ennuyer le lecteur s’ils sont racontés tels quels.
  • Des faits historiques viennent nous empêcher de faire évoluer l’intrigue ou le personnage dans le sens qui sert notre propos. Même si notre héros est un inconnu, il ne peut pas échapper aux événements qui se sont réellement déroulés. Par exemple, mon roman a pour héroïne des prêtresses de Vesta. Même si au final, toute leur vie ne nous est pas parvenue, il y a tout de même des événements précis de la vie de ce culte qui ont été documentés (notamment sous le règne des empereurs dits Sévère). Or, si certains m’intéressent, d’autres sont difficiles à intégrer à mon roman.

Quelles solutions ?

Quand on ne dispose pas assez de connaissances sur un point, la solution est simple : il va falloir utiliser son imagination pour combler le vide. Vous pouvez éventuellement vous inspirer des hypothèses des historiens pour interpréter les événements. Cela aide souvent à trouver une idée qui respecte au maximum la réalité historique. Si, dans ce cas, on peut tolérer que l’auteur fasse une entorse à la réalité historique, on voit tout de même que la question se complexifie légèrement. Un roman historique sera toujours, malgré l’effort de l’auteur, une forme d’interprétation du passé plutôt que la représentation fidèle de ce passé.

Et que faire quand les événements historiques ne vont pas dans le sens de l’intrigue ?

  • Vous pouvez sacrifier la dramaturgie de votre roman. C’est tout à fait possible. Certains lecteurs apprécieront la volonté de rester aux plus proches de la vérité et cela suffira à les captiver. Je crois que c’est la solution à envisager quand on tient à l’aspect documentaire de son roman ou qu’il s’agit d’événements tragiques de l’Histoire. Par exemple, il serait malvenu qu’un roman historique minimise un génocide ou les actes d’un tyran ou donne une image complètement faussée du passé.
  • Vous pouvez réinventer l’Histoire pour ne pas nuire à la puissance de votre intrigue et de vos personnages. Je pense que, s’il s’agit d’événements secondaires qui n’influent pas vraiment sur la perception d’une époque, je ne crois pas qu’il soit malhonnête de faire des changements. Par exemple, dans le cas des prêtresses de Vesta, je ne pense pas que changer la date de tel ou tel événement ayant eu lieu dans le culte nuise à la façon dont le lecteur verra l’époque romaine. Philippe Cavalier, l’auteur du roman Les 9 noms du soleil, signale par des notes les passages où vous avez pris des libertés. C’est une bonne idée si vous souhaitez rester le plus honnête possible avec le lecteur.
  • Vous pouvez prendre des distances avec l’Histoire en basculant dans un univers de fantasy historique. Il s’agira d’ajouter des éléments surnaturels à votre univers afin d’indiquer immédiatement au lecteur qu’il se trouve dans une pure fiction. En général, le lecteur fera moins confiance à l’aspect documentaire de l’oeuvre. Il n’est pas nécessaire de faire apparaître des elfes ou d’autres créatures fantastiques. Il suffit parfois d’appuyer un élément de l’univers. Par exemple, les Grecs croyaient dur comme fer aux prophéties et aux signes des dieux. Si dans votre oeuvre, les prophéties se réalisent alors le lecteur sentira immédiatement le côté fantasy du livre. Cette solution est assez intéressante quand on s’apprête à prendre certaines libertés et qu’on veut s’éviter d’être trop accusé de ne pas respecter la réalité historique.
  • Vous pouvez utiliser l’Histoire comme simple inspiration. L’uchronie consiste à faire diverger les événements à un moment précis de l’Histoire. Par exemple, dans Roma Aeterna de Robert Silverberg, l’auteur part du principe que l’Empire romain n’a jamais disparu. Vous disposez également de la possibilité de créer un monde parallèle, inspiré d’une civilisation ou d’événements réels. La quadrilogie Rigante de David Gemmel s’inspire des peuples celtiques anglo-saxons tout en décrivant un univers complètement imaginaire. Cette solution est intéressante si seulement quelques points d’une époque vous intéressent mais que vous ne désirez pas vous plonger dans de longues recherches historiques.

Pour ma part, j’ai choisi la dernière possibilité pour mon roman Insularis pour la simple raison que j’avais envie d’un univers qui se rapproche de l’Antiquité grecque, mais que je n’avais absolument pas envie de passer des jours et des jours à me documenter simplement pour créer une ambiance. Je me suis donc inspirée de cette époque très librement.

Si cela vous intéresse, vous pouvez retrouver mon texte sur Wattpad (un nouveau chapitre par semaine) :

Mon roman sur Wattpad

https://www.wattpad.com/story/266292403-insularis-tome-1-anthion

Emilie Beltane